LA MÈRE EUROPE

L'Europe est une grande dame
Un peu triste, sur le retour,
Encore belle malgré les drames
Qui ont assombri ses vieux jours.

Eût-elle acquis ce port de reine
Si dans l'enfance, au jour naissant,
Le lait de la louve romaine
N'avait nourri son jeune sang?

Si plus tard le miel de l'Attique,
À travers de vieux manuscrits
Porteurs de la sagesse antique,
N'avait nourri son jeune esprit?

Si enfin, dans son Moyen Age,
Elle n'avait, avec ferveur,
Accueilli le divin Message
Qui a nourri son jeune cœur?

Refrain
Europe notre mère,
Ou tes fils s'uniront,
Ou bien – quelle misère –
Le cul dans leurs frontières
Ensembles ils crèveront.

Hélas! La gloire est éphémère,
L'Europe a perdu sa vigueur;
Maintenant c'est une grand-mère
Avec un infarctus au cœur.

Elle sait bien qu'elle est mortelle.
Ha! Qu'il est triste de vieillir
Près de ses fils qui l'écartèlent
Et piétinent ses souvenirs.

Vont-ils la mettre sur la paille?
Faudra-t-il vendre les bijoux?
Le Parthénon, Bruges, Versailles
Et Rome sous l'œil de Moscou

Et de ces neveux d'Amérique
Dont l'appétit vient en mangeant,
Qui sont là, bardés de technique,
D'orgueil, d'innocence et d'argent?

Refrain
Europe notre mère,
Ou tes fils s'uniront,
Ou bien – quelle misère –
Le cul dans leurs frontières
Ensembles ils crèveront.

Ses fils, que font-ils? Ils la ruinent.
Elle voit ses trois préférés,
Marianne et sa sœur latine
Et John Bulle, vivre séparés!

La cousine de Varsovie
Qui n'écrit plus et les Roumains,
Et celui qui gâcha sa vie,
Ce soudard de cousin germain,

Auquel une bande interlope
A fait perdre usage et raison,
Qui a saigné la mère Europe,
Tout démoli dans la maison.

N'a-t-elle pas, de son régime,
Failli crever tout récemment,
Éternelle et triste victime
De ses querelles d'Allemand?

A l'est le géant moscovite,
De plus en plus mal embouché,
A la moindre alerte s'irrite
Et sort son couteau de boucher.

Mais à l'ouest l'Amérique entière
- folie de la persécution –
Se livre à la chasse aux sorcières
Comme au temps de l'Inquisition.

Si l'union, dit-on, fait la force,
Il est grand temps de nous unir
Devant ces grands bombeurs de torse,
Pour assurer notre avenir,

Dans une Europe fraternelle,
Et, tous ensemble, en vérité,
Préserver – à nos dieux fidèles –
Ce petit coin d'humanité.

Bâtissons, c'est possible
Entre le dieu Dollar
Et Ivan le Terrible,
L'Europe indivisible
Avant qu'il soit trop tard!

Raguenès-en-Névez, août 1953

© Fondation Jean Villard-Gilles