LA PETITE GARE DU PELOPONNESE

Baraque sang de bœuf, à l'ombre
De quelques grands eucalyptus.
Des voyageurs en petit nombre.
Loutra-Kyllini! Terminus!

Le train arrive. Il brinquebale
En sifflant gaiement les copains
Sur son chemin de pastorales
Qui ondule à travers les pins.

Il a choisi la voie étroite;
Sans hâte, il va tant bien que mal.
Nous, dans la chaleur un peu moite
Autour de l'ouzo matinal,

Nous contemplons la mer brillante
De soleil, sous le vent léger,
Qui chasse entre la côte et Zante
Ses jolis moutons sans berger.

Ah! Qu'on est bien! Que l'on se sent à l'aise
Dans ce café, si modeste, en plein air,
Petite gare du Péloponnèse
Entre le ciel, le feuillage et la mer!

Ombre verte et lumière blonde.
Quelques Grecs, de petites gens,
Le plus gentil peuple du monde,
Curieux, amical, obligeant.

On voit le garçon qui s'empresse
Chargé de chais's et verr's d'eau.
Simplicité enchanteresse
De ce pays, comme un cadeau,

Un don gratuit de la nature,
Où les dieux survivent toujours,
Ceux du foyer, de l'aventure,
De la jeunesse et de l'amour.

Nausicaa et sa nourrice
S'en vont à travers les roseaux
Pour accueillir le vieil Ulysse
Comme autrefois sauvé des eaux.

Ah! Qu'on est bien! Que l'on se sent à l'aise
Dans ce café, si modeste, en plein air,
Petite gare du Péloponnèse
Entre le ciel, le feuillage et la mer!

Ô solitude sans égale,
Ô beau silence traversé
Parfois, par le chant des cigales.
Le présent lié au passé

Par les mêmes jeux de lumière,
Par le même rythme un peu lent
Berçant la Grèce toute entière
Qui renaît après deux mille ans.

La petite locomotive
Elle-même, dans ce décor
- cheval de Troie à la dérive –
Semble surgir de l'âge d'or!

Le train. La gare. Un air de brousse.
"C'est le Far-West" dit un faquin.
"Si l'on veut, fait une voix douce,
Un Far-West… sans Américains!"

Ah! Qu'on est bien! Que l'on se sent à l'aise
Dans ce café, si modeste, en plein air,
Petite gare du Péloponnèse
Entre le ciel, le feuillage et la mer!

Ici, c'est le dernier refuge
De l'homme en ces temps aberrants
En attendant l'autre déluge
Que préparent les quatre Grands.

Ici, tout est mesure et grâce;
Sur les ailes de l'aquilon,
L'esprit monte à travers l'espace
En suivant le char d'Apollon.

Le train siffle. Adieu, bon voyage!
Nous restons. "Garçon! Deux ouzos
Avec des mézés! – c'est l'usage –
Efkaristo! Parakalo!"

Grèce, en rêvant sur ton épaule
Au creux de ton sein maternel,
J'oublie tout: mes soucis, de Gaulle,
Jusqu'au péché originel!

Ah! Qu'on est bien! Que l'on se sent à l'aise
Dans ce café, si modeste, en plein air,
Petite gare du Péloponnèse
Entre le ciel, le feuillage et la mer!

Loutra-Kyllini, juillet 1961

© Fondation Jean Villard-Gilles