LE BONHEUR

Quand l'aurore aux accents
D'une flûte champêtre
Saute sur ma fenêtre
Annonçant le beau temps;
Quand au sommet du jour
Le soleil dans sa force,
Fier et bombant le torse,
Fait rouler son tambour,
Ou quand le soir descend
En posant sur la ville
Ses douces mains tranquilles,
Dans mon ravissement.
Je pense à ces bonheurs
Dont nous rêvons sans cesse
Mais la vieille sagesse
Me dit avec douceur:

Le bonheur est chose légère
Que toujours notre cœur poursuit.
Mais en vain, comme la chimère,
On croit le saisir, il s'enfuit.

Il n'est rien qu'une ombre fugace,
Un instant, un rayon furtif,
Un oiseau merveilleux qui passe,
Ravissant mais jamais captif.

Le bonheur est chose légère,
Il est là, comme un feu brillant,
Mais peut-on saisir la lumière,
Le feu, l'éclair, l'ombre ou le vent?

Dans ce siècle de peur,
De misère et de guerre,
Il est pourtant sur terre
De très humbles bonheurs.
Ils sont là, sous la main,
Faits de très humbles choses:
Le parfum d'une rose,
Un beau regard humain.
C'est le souffle léger
D'un enfant qui sommeille.
C'est l'amitié qui veille
Et le pain partagé.
Et puis voici qu'un jour
Le bonheur qu'on envie
Entre dans notre vie
Sur l'aile de l'amour.

Le bonheur, dans le grand silence
De la nuit, c'est sur le chemin,
Le bruit clair de ton pas qui danse,
Ta main que je tiens dans ma main.

Le bonheur, c'est toi source vive
De l'amour dans son vert printemps,
Quand la nuit, de mes bras captive,
J'entends un doux gémissement.

Le bonheur, c'est de croire encore,
Amants, que nous verrons un jour
Resplendir l'éternelle aurore
- Qui sait? – d'un immortel amour.

Port-Manech, juillet 1948

© Fondation Jean Villard-Gilles