LE MIRACLE DE SAINT-SAPHORIN

Sur la pente, encadré de vignes,
Les pieds dans l'eau, face au soleil,
Le verre en main, le teint vermeil,
Saint-Saphorin pêche à la ligne.

Un coup de blanc de temps en temps,
Un oiseau chante sur la branche,
Par-dessus, le ciel qui se penche
Sur ce dimanche de printemps.

La cloche au clocher du village
A sonné. Monsieur le Pasteur
Ouvre le culte, serviteur
Du même Dieu puissant et sage.

Saint-Saphorin cligne de l'œil
A Saint-Gingolph qui lui fait signe.
Il a ses forêts, moi mes vignes!
Attention au péché d'orgueil!

On est six avec Saint-Sulpice,
Saint-Prex, Saint-Triphon et Saint-Loup
A tuer le temps, car chez nous
On ne veut plus de nos services.

Mais on reste là sans rancœur
Invisibles dans l'ombre grise;
Moi fidèle à ma vieille église
Parmi les vignes du Seigneur.

Saint-Saphorin dans sa mémoire
Revoit ses paroissiens d'antan.
Un jour les voilà protestants,
Convertis en bloc, sans histoires.

C'est comme avec ce bon Major
Notre Davel, un tout sincère!
Mais si on l'avait laissé faire
Ça menait loin: l'ordre d'abord!

A présent il a sa statue
Au Château. Des pintes partout;
C'est un héros bien de chez nous,
Un tout grand Monsieur qu'on salue!

Mais notre histoire en l'acceptant
A pris les risques de la gloire,
Un peuple heureux n'a pas d'histoires.
Avec lui on a son content!

Sacrés Vaudois! Toujours les mêmes!
Prudents, respectueux des lois;
Inquiets, "déçus en bien", parfois…
Petit pays, petits problèmes!

"Tant pis!", dit le saint, ou "Tant mieux!"
Il se met à genoux, se signe
Et pour l'homme en bleu dans sa vigne
Le voilà qui parle au bon Dieu.

"Seigneur! Protégez ce village!
Ayez l'œil sur son peuplier,
Ses bonnes caves, ses celliers,
Ses vignerons durs à l'ouvrage".

"Son antique simplicité,
Gardez-le de ces affairistes
Rêvant d'y créer pour touristes,
Un pittoresque frelaté!"

"Quand tout devient profit, combine,
Tape à l'œil et luxe insolent,
Fausse monnaie et faux semblant,
Faux certificats d'origine."

"Seigneur, veillez sur ces vieux murs
Tels qu'ils sont, dernier témoignage
De la vigueur des anciens âges
Avec leurs toits sur champ d'azur."

"Amen!" il se lève. Il emballe.
Son fourbi. On le voit monter
Vers la pinte, avec majesté.
Voilà qu'il entre dans la salle.

Devant l'étrange pèlerin
Il se fait un profond silence.
Alors à toute l'assistance
Il dit. "Je suis saint Saphorin!"

Ducret qui fait: "C'est formidable!"
Le syndic: "C'est lui tout craché!"
Le patron qui va le chercher
"Venez prendre un verre à la table!"

"Volontiers! Santé! "Mêmement!"
On se regarde. Un ange passe.
Et la voix du saint dans l'espace
Un espèce d'enchantement

Une voix chaleureuse et belle
Qui dit: "Amis, le temps est court.
On ne bâtit rien sans amour.
A ces vieux murs restez fidèles!"

Et tout à coup, le jour s'éteint,
Quelqu'un crie. Une sourde angoisse
Saisit les âmes qui se glacent…
Mais déjà le soleil revient.

Tout est là: les gens, le village.
Seul le vieillard a disparu.
Nicati fait: "J'y avais cru.
On a dû rêver. C'est dommage."

Mais à la table où, souverain,
Le vieux parlait comme un oracle,
Chacun reçoit, plaisant spectacle,
Portés par des oiseaux marins

Venus tout droit du ciel – Miracle!
En souvenir du pèlerin,

Trois décis de Saint-Saphorin!

© Fondation Jean Villard-Gilles