PENDANT C'TEMPS LA

Le monde craque de partout.
Empir's et Royautés s'effondrent.
Entre Washington et Moscou,
L'Europe, du Danube à Londres,

Ainsi qu'une peau de chagrin,
Voit se rétrécir son domaine:
Si l'Afrique a brisé ses chaînes,
L'Orient commence à Berlin.

Le prestige de l'homme blanc
S'effiloche au vent de l'histoire
Et confiante en la victoire
La Chine a pris le mors aux dents.

Le présent ne ressemble à rien.
Guerre ou Paix? Les tueurs s'excitent,
Le diable chauffe sa marmite
Pleine à rad bord de techniciens.

Pendant c' temps-là, Conrad et le Grand Charles
Tirent des plans, debout sur les sommets,
Et tandis qu'on entend, au loin, leur voix qui parle,
La caravane passe et le peuple se tait.

Le pauvre, il a sa dose
De bobards, il s'y perd.
Il pense: "tu causes, tu causes,
C'est tout c' que tu sais faire!"

Dans cet univers en fusion
Le moteur du progrès s'emballe.
L'Art est en pleine confusion,
Tout fout l' camp: le droit, la morale,

Le bon sens, la raison, la foi,
Les humanités, la culture,
Fini! Terminé! Aux ordures
Avec la Bannière et la Croix!

Car les ultras de tous les bords
Reprennent du poil de la bête
Et l'on voit, relevant la tête,
Ce fascisme qu'on croyait mort.

Où est l'homme dans ce chaos?
Que devient ce roseau qui pense?
Assommé par tant d'évidences,
L'homme, ce lutteur, est K.O.!

Pendant c' temps-là, quatre grands vaticinent,
Jouent au poker et la guerre et la paix.
Le vent d'est est rempli de rumeurs de la Chine
Couvrant Mon Général qui reparle aux Français!

Mais le peuple a sa dose
De bobards, il s'y perd.
Il pense: "tu causes, tu causes,
C'est tout c' que tu sais faire"!

Entre Brigitte et Soraya
Et les potins de la commère,
Les da, les niet, les yes, les ya
Et les copulations princières,

Dans la confusion des partis,
Des clans, des nations, des doctrines
Et le vacarme des machines,
Le monde ahuri, abruti,

Va de l'espoir au désespoir,
Mêlant en lui l'orgueil immense
Que lui inspire la science
Et la terreur de l'abattoir.

On demande un saint, un héros,
Un pauvre, un sage, un pur, un juste,
Mais on ne voit que des Augustes
Qui ratent tous leurs numéros!

Pendant c' temps-là, les peuples de la terre
Dorment soûlés de discours incongrus.
Quand ils s'éveilleront dans la lune ou la guerre,
Transformé en robot, l'homme aura disparu!

C'est là qu'en sont les choses,
Et moi-même, c'est clair,
Je m' dis "Tu causes, tu causes
C'est tout c' que tu sais faire!"

Afissos, août 1960

© Fondation Jean Villard-Gilles